
La réforme du cadre réglementaire des marchés financiers de la CEMAC ouvre une nouvelle bataille entre intermédiaires financiers. Depuis l’adoption de l’Instruction 49-26 du 13 juillet 2026, sociétés de bourse et sociétés de gestion disposent de possibilités élargies pour proposer des services de gestion, de conseil et de distribution de produits financiers. Une évolution qui pourrait dynamiser le secteur, encore très concentré. Mais derrière cette ouverture se pose une difficulté plus profonde : la région ne dispose pas encore d’un volume suffisamment important et diversifié d’actifs pour permettre à cette concurrence de changer véritablement d’échelle.
La gestion d’actifs entre dans une nouvelle phase dans la zone CEMAC. Le régulateur régional, la COSUMAF, a élargi le périmètre des activités accessibles aux différents acteurs du marché, avec l’ambition de favoriser la concurrence, diversifier les services financiers et améliorer la mobilisation de l’épargne.
Cette évolution intervient sur un marché encore relativement étroit. À la fin de 2025, les actifs confiés à des professionnels de la gestion représentaient environ 1 434 milliards de FCFA. Un volume qui demeure modeste au regard de l’épargne bancaire disponible dans la sous-région.
L’enjeu de la réforme est donc double : permettre à davantage d’acteurs de proposer des solutions d’investissement, mais surtout réussir à transformer une partie de l’épargne disponible en capitaux investis dans l’économie.
Les sociétés de bourse entrent davantage dans le jeu
L’Instruction 49-26 du 13 juillet 2026 modifie sensiblement le paysage concurrentiel. Les sociétés de bourse peuvent désormais, dans le cadre prévu par la réglementation, assurer la gestion de portefeuilles individuels sous mandat, distribuer des organismes de placement collectif, fournir des conseils en investissement et intervenir dans des opérations de financement structuré.
Les sociétés de gestion de fonds voient également leur champ d’intervention s’élargir. Elles peuvent notamment distribuer des fonds gérés par des tiers, assurer la gestion de portefeuilles individuels sous mandat et proposer des prestations de conseil à leurs clients.
Les courtiers disposent, eux aussi, de nouvelles possibilités pour structurer et placer des instruments émis sur d’autres marchés de capitaux, sous réserve du respect des réglementations applicables.
Cette évolution fait entrer les sociétés de bourse sur un terrain jusque-là davantage occupé par les gestionnaires de fonds. Elles disposent toutefois d’un avantage potentiel : leur proximité historique avec les marchés de capitaux et leur accès aux comptes-titres de nombreux investisseurs institutionnels.
Banques, compagnies d’assurance, fonds de pension et grandes entreprises constituent notamment un réservoir important de capitaux. Ces investisseurs institutionnels représentent une part significative des encours gérés professionnellement dans la région.
Un secteur encore dominé par quelques acteurs
L’élargissement de la concurrence intervient dans un marché où les positions restent fortement concentrées. À fin 2025, les actifs sous gestion professionnelle atteignaient environ 1 434 milliards de FCFA. Harvest Asset Management, société basée à Douala, en détenait à elle seule 506,8 milliards de FCFA, soit près de 35 % du marché à cette date.
Quelques mois plus tard, l’entreprise annonçait un encours de 748 milliards de FCFA à fin mars 2026. Cette progression représente environ 241 milliards de FCFA supplémentaires en seulement trois mois par rapport au niveau communiqué par le régulateur à fin décembre 2025.
Il reste toutefois impossible d’établir précisément la nouvelle part de marché de Harvest, faute de publication par la COSUMAF d’un montant régional actualisé à fin mars 2026. Ce qui est certain, en revanche, c’est que la concurrence ne se joue désormais plus uniquement entre sociétés de gestion. Les sociétés de bourse disposent à leur tour d’un accès élargi à plusieurs segments de cette activité.
La question fondamentale sera donc de savoir si cette nouvelle concurrence permettra de faire croître l’ensemble du marché ou si elle conduira simplement davantage d’acteurs à se partager les mêmes capitaux.
17 321 milliards de FCFA de dépôts : une épargne encore largement bancaire
Le potentiel paraît considérable au regard de la masse d’épargne disponible dans la région. Selon les données de la BEAC, les dépôts entrant dans la masse monétaire au sens large de la CEMAC atteignaient 17 321 milliards de FCFA à fin juin 2025.
À titre de comparaison, les actifs gérés professionnellement à fin 2025 représentaient moins de 9 % de ce volume. Cette différence révèle un réservoir important pour les gestionnaires d’actifs. Une partie de cette épargne pourrait théoriquement être orientée vers des fonds monétaires, obligataires, immobiliers ou encore des véhicules destinés au financement des infrastructures.
Mais transformer les dépôts bancaires en investissements de marché ne relève pas d’un simple changement de réglementation. Les investisseurs recherchent avant tout de la sécurité, de la liquidité, de la rentabilité et une diversification suffisante des risques. C’est précisément là que se situe l’un des principaux défis du marché régional.
Une partie importante de l’épargne se trouve hors de la CEMAC
Le potentiel ne se limite d’ailleurs pas aux ressources déposées dans les banques de la sous-région. Les données de la Banque des règlements internationaux indiquent qu’au premier trimestre 2026, les acteurs non bancaires et non étatiques de la CEMAC détenaient environ 1 846 milliards de FCFA auprès de banques étrangères déclarantes.
Les ménages identifiés représentaient environ 675 milliards de FCFA. Ces capitaux ne constituent toutefois pas une réserve immédiatement disponible pour les gestionnaires de la région. Leur détention à l’étranger répond à des considérations de sécurité, de liquidité, de diversification, de conservation des actifs et parfois de protection contre les risques associés aux marchés domestiques.
Il serait donc réducteur de considérer ces fonds comme de simples capitaux qui n’attendraient qu’une amélioration de la réglementation pour revenir dans la CEMAC. Pour attirer durablement cette épargne, les marchés régionaux devront offrir des produits compétitifs, suffisamment liquides et présentant des garanties crédibles.
Le paradoxe des titres publics
L’autre grande difficulté concerne l’offre d’actifs disponibles sur le marché. À fin janvier 2026, l’encours des titres souverains de la CEMAC était estimé à environ 9 451,5 milliards de FCFA. Mais près de 77 % de ces titres, soit 7 270,9 milliards de FCFA, étaient détenus par les banques et autres établissements de crédit.
L’ouverture du marché de la gestion d’actifs pourrait inciter ces établissements à céder une partie de leurs portefeuilles afin de permettre aux gestionnaires de constituer leurs propres positions. Une telle évolution pourrait contribuer à donner davantage de profondeur au marché secondaire des titres publics.
Mais un risque existe : celui de voir se multiplier les véhicules d’investissement sans augmenter réellement la quantité d’actifs disponibles. Dans ce scénario, davantage de gestionnaires se retrouveraient simplement en concurrence pour acquérir les mêmes obligations émises par les États. La croissance du nombre d’acteurs ne signifierait alors pas nécessairement une transformation du financement de l’économie.
La titrisation, une piste encore difficile à concrétiser
Le développement de nouveaux actifs privés constitue dès lors un enjeu central. À fin juin 2025, les crédits accordés au secteur privé par les banques de la CEMAC atteignaient environ 11 293 milliards de FCFA. Une fraction seulement de ces créances pourrait théoriquement servir de base à la création de nouveaux instruments financiers.
Une titrisation équivalant à 5 % de cet encours représenterait ainsi environ 565 milliards de FCFA de nouveaux actifs, soit près de 40 % de la taille actuelle du marché professionnel de la gestion de fonds. À 10 %, le volume atteindrait environ 1 129 milliards de FCFA.
Le potentiel est donc réel. Mais entre le potentiel théorique et la création effective d’un marché, le chemin reste long. La CEMAC dispose déjà d’un cadre juridique relatif aux véhicules de titrisation, mais l’écosystème nécessaire à son développement demeure encore incomplet.
La région doit notamment renforcer les textes d’application, les infrastructures de marché, la standardisation des portefeuilles de crédits, les capacités de notation et les mécanismes de rehaussement de crédit. La question des créances douteuses constitue également un obstacle important.
Autrement dit, autoriser les sociétés de bourse à intervenir dans la finance structurée crée des possibilités pour les arrangeurs, mais ne suffit pas à créer les actifs et les infrastructures dont le marché a besoin.
Le véritable défi : agrandir le marché
La réforme de la COSUMAF constitue donc une avancée importante sur le plan réglementaire. Elle élargit le cercle des acteurs autorisés et pourrait stimuler l’innovation dans la gestion de l’épargne.
Mais son succès ne se mesurera pas uniquement au nombre de sociétés désormais autorisées à proposer de nouveaux services. Le véritable indicateur sera la capacité du marché à augmenter ses encours, diversifier ses produits et financer davantage le secteur privé et les projets structurants de la région.
Trois éléments permettront notamment de mesurer cette évolution dans les prochains mois : l’évolution des actifs sous gestion publiée par la COSUMAF, la part des titres souverains progressivement transférée des bilans bancaires vers les investisseurs institutionnels et les premiers résultats concrets du marché de la titrisation.
La CEMAC dispose donc d’un potentiel d’épargne considérable. Mais pour que l’ouverture réglementaire se transforme en véritable essor de la gestion d’actifs, il faudra surtout créer davantage d’opportunités d’investissement, diversifier les risques et donner aux investisseurs des raisons de conserver leur épargne dans la région.
La prochaine bataille ne sera ainsi pas seulement celle des gestionnaires. Elle sera celle de la profondeur du marché financier régional.